90 ans après le Front populaire : que reste-t-il des conquêtes sociales de 1936 ?

Quatre-vingt-dix ans après le Front populaire, que reste-t-il des grandes conquêtes de 1936 ? Historienne spécialiste de cette période et autrice de La Bourse ou la vie / Le Front populaire, histoire pour aujourd’hui, Ludivine Bantigny éclaire l’héritage de ce moment fondateur de notre histoire sociale.

Un héritage bien actuel

À l’occasion des 90 ans du Front populaire, Villejuif met à l’honneur cet héritage à travers plusieurs rendez-vous proposés dans le cadre de Villejuif Respire. Derrière les images emblématiques des premiers congés payés se cache une histoire plus vaste : celle d’un immense mouvement social qui a transformé durablement la vie quotidienne des Français.

Historienne spécialiste de l’histoire sociale et politique du XXe siècle, Ludivine Bantigny est notamment l’autrice de La Bourse ou la vie. Le Front populaire, histoire pour aujourd’hui (La Découverte, 2026). Elle revient sur les conquêtes de 1936, leur portée réelle et ce qu’il en reste aujourd’hui.

Quand on parle du Front populaire aujourd’hui, quelle est selon vous la principale idée reçue ?

On pense en général que les trois grandes réformes du Front populaire — les congés payés, la limitation du temps de travail à 40 heures hebdomadaires et les conventions collectives — figuraient au programme des gauches unies. Or, elles n’en faisaient pas partie et ont été arrachées par l’immense mouvement social qu’a représenté la grève générale de deux millions de personnes pendant plusieurs semaines, avec l’occupation des lieux de travail — usines et grands magasins. Une grande partie du patronat a eu peur que ce mouvement aille plus loin et a dû céder sur ces différents points. Mais il a ensuite cherché, par différents moyens, à ne pas appliquer ces mesures, notamment à travers des dérogations et des licenciements.

Pourquoi cette période continue-t-elle à occuper une place si importante dans l’imaginaire collectif français ?

Pour deux raisons essentielles : d’une part, la formidable unité du « peuple de gauche » et de ses organisations politiques et syndicales ; d’autre part, une mobilisation exceptionnelle qui a permis d’obtenir de grandes conquêtes.

Le Front populaire est-il avant tout une victoire électorale, un mouvement social ou une conquête culturelle ?

Il y a en quelque sorte deux « Fronts populaires » : le mouvement autoorganisé à la base, dans des collectifs, des comités locaux, des rassemblements et des manifestations, ainsi que dans la grève évidemment ; et puis l’expérience gouvernementale née de la victoire électorale du 3 mai 1936. Entre les deux, d’ailleurs, mobilisation sociale et pratique gouvernementale, il existe aussi des tensions et parfois des contradictions.

Pourquoi les congés payés ont-ils autant marqué les mémoires alors qu’ils ne sont qu’une partie des avancées de 1936 ?

Parce que c’était une réforme énorme : « congés » et « payés » étaient deux mots qui n’allaient pas ensemble avant 1936. Ils formaient une sorte d’oxymore. Jusqu’alors, on n’imaginait pas qu’on pouvait être payé à se reposer. C’est devenu pleinement légitime. Quel formidable progrès…

Quelles conquêtes du Front populaire ont, selon vous, le plus profondément transformé la société française ?

Au-delà des grandes mesures déjà citées, deux aspects marquent en profondeur la société de l’époque : d’abord la certitude que « la lutte paye » et qu’elle permet d’obtenir des avancées fondamentales, ce qui crée un grand sentiment de joie et de dignité ; ensuite, l’idée d’une vie bonne, plus juste, avec davantage de bien-être et même de bonheur : accès plus large à la culture et au sport — avec la construction de nombreux stades et piscines —, plein air, auberges de jeunesse, colonies de vacances, découverte de la mer et d’autres paysages de France…

Si les militants et les ouvriers de 1936 revenaient aujourd’hui, qu’est-ce qui les surprendrait le plus dans la société française ?

Tant de choses, évidemment : le monde a connu des évolutions tourbillonnantes. Mais si l’on reste sur le terrain des luttes sociales, ce qui les surprendrait sans doute, c’est que celles-ci ont permis, depuis le Conseil national de la Résistance jusqu’aux grandes grèves des « années 1968 », d’obtenir bien d’autres progrès majeurs : la Sécurité sociale, la baisse continue du temps de travail, une véritable protection sociale, notamment contre le chômage, la réduction des inégalités systémiques entre les femmes et les hommes ou encore le renforcement du Code du travail. Autant d’aspects qui sont malheureusement aussi devenus, depuis plusieurs années, des cibles pour des politiques régressives et des contre-réformes.

À quoi reconnaît-on, en 2026, qu’un héritage du Front populaire est toujours vivant ?

Qu’une alliance des gauches en 2024, portant ses fruits puisqu’elle a empêché l’arrivée de l’extrême droite au pouvoir, se soit appelée « Nouveau Front populaire ». Cependant, il me semble qu’au-delà de cette référence historique, on ne connaît pas assez bien cette période. Il faut pourtant la regarder de près, sans mythologie, avec précision et lucidité, pour en tirer des perspectives stratégiques très actuelles. C’est aussi la raison de mon livre, fruit d’une longue recherche dans les archives : j’aimerais qu’il puisse être utile pour aujourd’hui.

Vous avez souvent écrit que le Front populaire ne se résumait pas à des réformes mais à un élan collectif. Qu’est-ce qui, selon vous, demeure aujourd’hui de cet élan ?

Le fait qu’il existe énormément d’initiatives contre l’extrême droite dans ce pays, associées à une perspective alternative et émancipatrice. On ne s’en rend pas forcément compte car toutes ces initiatives ne sont pas toujours visibles à l’échelle nationale, d’autant qu’on en parle peu dans les médias dominants. Mais je parcours la France en long et en large et je suis impressionnée par le nombre de rencontres, de débats publics, de fêtes et de mobilisations diverses qui visent à faire revivre un peu de l’esprit des luttes d’autrefois, de la Commune de Paris au Front populaire, jusqu’à Mai 68. On a donc besoin de fédérer tous ces mouvements dans un grand élan, pour ne pas laisser avancer le rouleau compresseur qui progresse à la manière d’un bulldozer. Il en va de tout ce à quoi l’on tient, de tout ce qui a été conquis, comme un trésor que l’on chérit.